Guy Gilsoul

Anne de Bodt par Guy Gilsoul

I. Anne s’est agenouillée. Comme chaque après-midi, l’enfant retrouve, à l’ombre du grand hêtre rougeoyant du jardin familial, ce même coin d’herbes rases tiédies par le soleil d’été. Les rosiers alignés, les touffes d’iris bleus et les haies de buis bien taillés guident et parfument ses rêveries solitaires. Sous la robe légère, la vie s’est ralentie, étirant l’immobilité apparente en d’innombrables entrelacs. En surface, la cotonnade frissonne. Dans les yeux clairs de la petite fille s’est lovée la crainte comme l’abeille dans la fleur et ses mains tendues qui ne cueillent ni n’effleurent, demeurent suspendues au seul désir porté jusqu’aux extrémités des doigts : offrir. Or, la petite fille, la bouche fermée, sait qu’elle n’offre que du vide et, avec lui, sa transparence. Quelle légèreté d’être. Quelle insouciance dans cette appréhension. Son regard lui-même pourrait-il troubler la nidification des boutons d’or et des pâquerettes, du mouron des oiseaux et des trèfles blancs dont elle ignore tout sinon qu’ils viennent du vent et peut-être de loin ? « Si j’avais des ailes, si je pouvais voler, songe-t-elle, je ne blesserais pas la terre ». Comme elle aimerait partager avec les fourmis et les papillons, les suivre dans leurs travaux domestiques, devenir leur amie. Alors, elle cherche ses mots comme l’oiseau des brindilles, de la mousse, du papier, et entrouvre les lèvres.

Comment t’appelles-tu ?

L’amitié commence toujours de cette façon. Les hommes d’Afrique et d’Orient, du Nord et du grand Ouest ont ainsi inventé mille et mille mots pour découvrir l’amitié du monde. Et, chaque jour levant apportait son lot de mots nouveaux. Les mots s’ajoutaient aux mots et de bouche à oreille, ils passaient de l’instant à la durée, empruntant la voie des fleuves, des océans et des nuages. De mots en îles et de marées en phrases, l’univers hors d’haleine inventa les points et les virgules, les accents parfois circonflexes, souvent graves. La voix porta la main et celle-ci l’outil qui, sur la roche ou le sol, inscrivit les mots en forme de rêves. L’humanité jardinait.

Autour du feu des connaissances, les hommes chantèrent les mots en soufflant sur la braise jusqu’aux heures des cendres. Il y eut un soir. Puis il y eut un matin. Et l’heure bleue, toute en peurs, mit les mots sur orbite. Les mots partirent en fumée. Alors, afin de ne pas perdre les brindilles du jardin clos, l’homme brûla le fusain, gratta la pierre noire de la montagne, mêla l’huile grasse à l’ocre écrasée, chauffa les pigments et se mit à écrire la sagesse des brins d’herbe que la petite fille observait. Elle regardait les pages de son coin de verdure.

Depuis un moment, elle rêvait de signes nez en l’air, voltigeant tête en bas, culbutant d’autres signes, trouant les nuages, dressant les oreilles. Elle imaginait les signes enfouis au cœur des pétales de l’iris emportés la veille par un vent d’orage. Elle rêvait d’écrire à l’encre de pollen, aux premiers signes étamines alignés en désordre sur la première page d’un livre qu’elle pourrait un jour offrir aux plantes, aux insectes et à l’arbre, si près d’elle.

Page pétale, feuille d’écriture.

Anne souriait. De feuillets en livres, s’épaississait l’écorce de l’arbre. Mots de sève blonde, phrases enroulées, chapitres articulés, inaccessibles couronnes de feuilles rouges et solaires. Anne était si petite.

Elle approcha la main. Le tronc était chaud et doux. Elle le caressa, glissant les doigts sur la surface irrégulière sous laquelle les pages se pressaient. Combien étaient-elles à décrire l’univers ? Combien de craquelures déjà dans le secret de ces écritures emprisonnées et ces dos muets desquels, çà et là, s’écoulaient des perles liquides ? Parcourant d’Est en Ouest le territoire de l’écorce, la petite fille sentait aussi les failles, noires et profondes dans lesquelles elle devinait d’autres lieux, plus vastes et silencieux. Elle était si petite qu’à l’instant d’une inattention, elle disparut. Et la voilà au cœur du hêtre rouge, entourée par mille et mille écorces alignées selon un ordre précis qui disaient les ans et les curiosités. Des livres fermés émanait une lueur dorée et même, à un endroit, une partie de ciel bleu et matinal. Elle reconnut le tracé d’une architecture, une verrière, un arc, une nef majestueuse, un nid d’oiseau, la tête d’un pharaon d’Egypte, l’œil dans un visage étrusque. Les livres formaient des rues et des cités, des remparts contre le désert, des paysages noués les uns aux autres par des fils de soie qui tissaient la mémoire. L’arbre était une bibliothèque.

Au dehors, il y eut un éclair. Puis un coup de tonnerre. Assise au milieu de son coin d’herbes rases, Anne sursauta, tourna son doux visage vers la maison puis vers son hêtre rouge. Il était toujours là, doux comme le vent. Plus tard, le chêne du jardin des crépuscules et le pin de San Pablo, les arbres du lac Inle et ces autres, poutres assemblées du temple de Pattoya-Lakhna, la rassureraient de même. Mais un signal avait été donné. Un jour peut-être s’agirait-il de ralentir le rythme des mots et des forêts de connaissance. Un jour peut-être assisterait-elle à la métamorphose des arbres en roches, écoutant, au bord des abîmes et au creux des vallées, l’écho des chants anciens inscrits en signes cunéiformes ou en idéogrammes chinois. Laisser être. Laisser advenir. Talking stones.

La petite fille était devenue femme. Depuis la bibliothèque de la maison, elle regardait l’un de ses fils, assis dans un coin d’herbe. La crainte dans les yeux, il rêvait de voler afin de ne point blesser la terre. II. C’était l’été des pages brûlées et des rivières à sec qu’un sillon d’ombres rappelait. Le voyageur s’était levé tôt. Point de nuages, pas d’arbre, la campagne s’étendait, ocrée, jusqu'à l’horizon. Le texte soulevé de terre féconde projetait les signes noirs hors des horizontales faites pour les contenir. A d’autres les surfaces planes des feuillets d’écriture et les lignes parallèles où les jambages s’écorchent autant que les certitudes. Au fil des teintes solaires, s’étaient glissés, subrepticement d’abord puis avec plus d’insistance, des rythmes inattendus laissant la part belle aux silences. Intraduisible rumeur aux infinies radicelles.

Le marcheur entendait l’écho de ses bottines sur le chemin qui le menait à l’autre page en aspirant le bruit de l’air des premières heures du jour comme il avait goûté, la veille, au vin du repas. Se souvenait-il des mots de la bonne aubergiste ? Certains lui revenaient. D’autres se cachaient dans l’oubli qui n’est jamais fortuit. Il les cherchait comme on va à la pêche, les ramenait frétillants dans le filet de sa Mnémosyne intérieure mais il les savait condamnés, orphelins de tous ces autres restés cachés.

Il venait d’atteindre un dernier phonème, tourna la page, découvrit un nouveau paysage, tout aussi doré, tout aussi marqué de signes nocturnes et de phrases amputées qu’il aligna mentalement, entre un nuage et un fragment de carte géographique. Le marcheur s’était assis.

Il but puis se caressa les lèvres du revers de la main. L’air était chaud déjà, la journée serait belle. Au loin, des oliviers aux feuilles argentées, des bosquets de chêne liège, des champs brûlés, noirs de promesses. Il avait déjà oublié le visage de la vieille aubergiste. Restait une forme vague, même pas une couleur, une silhouette voûtée, un tablier à motifs fleuris et une parole. « Que disait-elle de si juste ? » Elle avait couvert la table d’une nappe blanche, lisse et usée, raccommodée par endroits. Elle avait posé le bol et le verre et la bouteille de vin. Puis le pain qu’elle avait tranché devant lui, avec une précision et une lenteur qui lui avaient fait chaud au cœur. Elle faisait tout cela en parlant d’une voix claire et douce. On aurait dit une prière.

Mais que lui avait-elle dit ?

Elle avait sans doute évoqué le temps, décrit le travail aux champs, commenté les qualités de ses enfants dont l’un était d’une santé fragile et du chien usé d’avoir trop dormi.

Seules des bribes lui revenaient en mémoire, étirées comme autant de messages tressés sur des bandelettes fragiles, interrompus comme pour mieux signifier la limite imposée par le point final, la pause, la petite mort du sens auquel succède parfois la naissance de l’esprit. Fils fragiles, noeuds incertains.

Le marcheur but encore une gorgée d’eau. Elle avait la saveur des sources. Il en but une seconde, laissant quelques gouttes s’échapper de ses lèvres et rejoindre son cou. En levant les yeux, il fixa un arbre planté et sauvage au milieu de nulle part, tache dans l’ordonnance, lieu béni du regard. Il se leva, s’en approcha, et plutôt que d’y chercher l’ombre, s’arrêta à quelque distance et ressentit la force des branches, la sève au dedans et leur inexorable désir. Elles étaient comme lui, de la race des marcheurs. C’est alors qu’il vit, rampant sur l’une d’elles, redressant parfois la tête puis poursuivant sa route, une petite chenille. Jusqu’ici, il croyait aux mots immobiles, figés par le savoir et soumis aux signes qui les désignaient. Or, la petite chenille, anonyme passagère d’une branche et du temps qui lui était compté, grignotait le contour net de sa trajectoire en défiant les lettres au fil de leur apparition. Elle le menait au papillon contenu, enveloppé encore et, par ondulations successives, conduisait le marcheur aux porches des mots bleus et ocre, là où, par battements d’ailes, leur sonorité seule fait sens. Il n’y avait plus devant lui ni champ, ni bocage, ni colline, mais des draps de terre pour protéger les corps fatigués, des tapis volants pour emmener les oiseaux, des drapeaux de prière à offrir aux alizés.

Et le marcheur repartit, franchissant d’autres lieux écrits, des ponts et des virgules pour s’arrêter enfin au bord d’un lac lisse d’eau glacée qui aspirait le ciel. Il y plongea les mains en provoquant des remous d’où surgissaient maintenant des notes de musique, des si et des fa en bémol, sol la mi ré do. Puis du sac en toile de jute qu’il portait en bandoulière, il retira une petite boîte de bois précieux et en sortit la chenille, captive, Belle au Bois dormant. Elle était douce comme l’herbe quoiqu’un peu frivole. Il choisit pour elle un arbrisseau étrangement duveteux, l’y coucha sur une des branches et l’embrassa d’une parole qu’aucun écrit n’aurait pu traduire. Après lui avoir souhaité bonne chance, il la regarda petite boule d’abord, s’étirant ensuite. Il aurait pu l’observer longuement, chanter pour elle, s’endormir non loin, espérer la retrouver le lendemain au bout du fil transparent qui la menait à la terre, mais la chenille soudainement disparut dans un grand éblouissement. C’était une lumière foudroyante, entre toutes les branches, une blancheur excessive.

Le marcheur repartit. Bientôt, il ne fut qu’un petit point noir devant une haute montagne. Dans le ciel, un papillon riait de le voir « sur les rochers et les pierres inégales, sautant par-dessus les précipices comme le vent ondoyant sur la plaine... ». (Hakuin. Maître Zen).III. Poussé par un battement d’ailes, le grain de poussière chevauchait un air grisé et alourdi. Il cherchait un coin où soupirer, un interstice où se réchauffer aux autres grains, ses compagnons. Il cherchait l’ombre, une bouche peut-être, un lieu d’autre lumière. Son désir n’était pas laboureur même s’il aimait la terre en ses gestes simples. Il était une comète sans trajectoire précise, souriant aux hasards, riche d’être sans poids. Ses déplacements ouatés entre les vides l’aspirant puis le refoulant, le distillaient plus qu’ils ne l’épuisaient. De son corps illusoire qui lui servait de lettre de noblesse, de carte de visite et de faire-part, il s’était débarrassé. Si on avait pu l’observer de plus près, mais à cet exercice, nul n’était capable, on aurait vu combien il était dépourvu de muscles, combien il n’était soutenu par aucun os. Le grain de poussière avait plus justement l’apparence d’une aile noire, un voile gonflé que les pépites de soleil, alors s’amusaient à capturer puis relâchaient. Mais une aile minuscule à laquelle, toujours, manquait un port d’attache, un talon peut-être. Une aile qui ne battait pas mais s’ouvrait, s’étendait, se tendait parfois puis tournait sur elle-même, faisait le gros dos, se courbait, se cambrait et s’étirait en autant de figures calligraphiées.

Le grain pouvait prendre toutes les formes d’un alphabet qui n’appartenait qu’à lui. La poussière pourtant souriait à son destin. Elle rampait, le plus souvent, visitant les entrailles, le foie et le cœur des maisons où elle était chez elle et dont elle voulait tout connaître pour ne point regretter, plus tard, son envol. Car, un jour, elle s’envolerait définitivement pour ne plus revenir, comme le parfum des fleurs. Elle s’évaporerait.

Un matin, donc, elle se laissa emporter, tranquille, attentive, silencieuse. Si on avait pu s’approcher d’elle sans la toucher, sans même provoquer autour d’elle des tourbillons et des marées, on aurait pu la suivre et, à ses côtés, emprunter la voie invisible d’une pente douce qui, peu à peu, s’écartait de la terre. La poussière était une paupière mi-close, un miroir concave dont les rayons convergeaient vers un grain de poussière, un point noir infiniment plus petit encore qu’elle désirait rejoindre. La poussière plongea dans un bain de poussières. Le grain regardait autour de lui. De toutes parts, les murs translucides semblaient faits de fines lamelles superposées, souples comme des ailes ou des feuilles de papier retenues les unes aux autres par de petits fils de soie blanche et qui, par endroits, chaque fois inattendus, s’ouvraient en petites fenêtres tremblantes et lumineuses. On y voyait passer des nuages, des confidences, des paroles anciennes venues de Chine ou du Pérou, des pétales aussi et même le plus souvent.

Le grain de poussière progressait. Au bout de ces murs, il crut apercevoir un porche jaune et, à ses côtés, un autre, bleu. Il choisit le second, le traversa et fut aspiré par une fenêtre plus large. Il y avait une lune, deux, trois lunes pleines et blanches et d’autres planètes grises ou d’encre. Il y avait une femme très belle, égyptienne princesse, et des cheveux d’ange, de longues lettres patientes et de petits rectangles en partance. Puis il y eut du blanc, beaucoup de cette blancheur qui ne peut naître que dans les ombres. Et d’autres fenêtres encore, certaines usées jusqu'à la corde, d’autres très étroites. On aurait plutôt dit des portes, des fissures dans la pâleur qui laissait entrevoir un arbre baigné de lumières. Puis il y eut de l’or, plus rien que de l’or, traversé par des souffles et d’autres fleurs dont les pétales translucides étaient portés par l’allégresse. Au cours de son voyage, la poussière avait alourdi ses ailes, riches désormais de mille et une graines de soleil.

Un petit grain d’or se posa au cœur d’une large fleur blanche qui envahissait la page.

Il avait une aile, accrochée au talon. IV. Elles étaient douze. Douze sentinelles à se partager les douze portails de la terre qu’une antique loi avait plantés sur les continents et les mers avant que l’homme ne songe à garder le feu. Elles portaient toutes le même nom, Instant, et ne se distin

uaient l’une de l’autre que par d’infimes variations dans le costume, dues aux pluies ou aux glaces, aux tempêtes ou aux sécheresses rencontrées. Car, avant de trouver leur place, elles avaient marché, traversé les landes et les hauts plateaux, dormi dans les grottes et erré sous les étoiles dont elles avaient suivi les lentes et inexorables métamorphoses. Il y eut un solstice puis un équinoxe. Et ainsi, infiniment, avec, en partage, un soleil et une lune, un astre brillant que la terre engloutissait, un autre pâle qui, en certaines contrées traversées, prenait l’allure d’une barque.

Elles avaient eu des fils et des filles, des fils encore et des filles à qui elles avaient appris le secret des moissons. Sans se concerter, chacune, en se rendant à la rivière, avait coupé des joncs qu’au bord de l’eau, elles avaient noué avec tant d’adresse qu’au crépuscule, elles avaient tressé un récipient dans lequel elles déposeraient plus tard les légumes, le pain et les fruits.

Mais auparavant, elles observaient leur œuvre, voyant dans la méthode de ces entrecroisements, une similitude avec cette réalité des changements réguliers qu’elles avaient appris à observer dans la nature et leur corps. Avec de longues tiges souples, elles firent ainsi d’autres bols, d’autres paniers. Elles apprirent à filer la laine et à tisser en quadrillant l’espace sur lequel les rouges et les jaunes, les bruns et les bleus se chevauchaient de minutes en minutes puis de jours en jours, laissant aux seules nuits le soin de renouer avec les rêves d’un espace sans limite. Le temps appartenait désormais aux douze premières femmes. Leur habileté à distribuer les durées en cycles réguliers leur donna une confiance qui brava même la tristesse. Lorsque la mort survenait au foyer, elles couvraient le défunt de couvertures chaudes sur lesquelles elles avaient tissé des figures de jaguars et de serpents, des formes géométriques et, allez savoir pourquoi, de petits signes indéchiffrables, jetés en pâture à la trame monochrome. Lorsqu’elles eurent rempli la terre de leurs mesures nouées l’une à l’autre, elles sentirent pourtant une grande fatigue. C’est alors qu’elles trouvèrent chacune, en douze coins éloignés l’un de l’autre, un même cadre de pierre. Le portail se dressait au sommet d’une montagne qu’aucun homme n’aurait pu rejoindre. Elles décidèrent d’en devenir les gardiennes.

Depuis, la terre tournait et le soleil et de même la lune, la plus pressée. Douze heures le jour, douze heures la nuit. Autour d’elles, dans les villages bien plus bas, les hommes et les femmes construisaient des temples et des maisons, des ponts et des routes. On oublia la sagesse des douze Instants.

Puis vint la pluie, chaude là, glacée ailleurs, mais très abondante. La terre, autour des portiques, prit d’abord une brillance sombre puis l’eau se fit plus profonde, miroir tremblant où chacune des douze sentinelles découvrit en elle le mirage qu’elle portait.

Lorsque vint l’aurore, elles s’étaient retrouvées et, dans un même élan, elles se fondèrent l’une à l’autre en une seule et haute géométrie translucide, immatérielle, à peine parfumée, riche d’une mémoire qu’aucun regret, aucune ambition ne venait alourdir. C’était une architecture de verre, tissée dans le papier, un miroir rejetant loin derrière celui qui s’en approchait les strates des conquêtes, les rides de la peur et l’illusion. C’était une femme aux yeux clairs, les bras tendus qui ne savaient qu’offrir.

C’est alors que le ciel s’ouvrit, bleu perlé de bleus, voilage tremblant en bandes fines d’azurite, de cobalt et de lumières adoucies qu’ombraient d’étroits filets blanchâtres. Des chants d’oiseaux piquetaient les coloris en de petits trous noirs qui s’accrochaient aux partitions du vide puis s’échappaient au dehors en chevelures légères, mèches rebelles, touffes natives. La matière s’en était allée laissant au ciel le soin de célébrer les noces de l’air et de la lumière. Le ciel renfermait l’instant et celui-ci ne réclamait plus la parole. Seul, un chant de femme l’accompagnait afin d’échapper à l’effroi glacé. Combien d’années dura la prière ? Combien de danses, combien de murmures ?

Mais après, le ciel se redressa et dans sa verticalité retrouvée, hissa peu à peu le soleil et avec lui, les matins, les midis et les soirs. Alors, le temps ainsi ressourcé par la contemplation du ciel, porta au loin des voix aiguës qui s’enfonçaient en comètes rouges, jaunes et vertes dans le cosmos alors que d’autres, plus graves, faisaient vibrer les cordes tendues entre deux branches d’azur.

Douze femmes prirent le ciel en main, le caressèrent. La première songea à l’oiseau qu’elle avait tenu dans la paume. La deuxième aux pétales glissant entre ses doigts, la troisième aux pages d’un livre. Chacune rêvait à l’un de ces moments de grâce où la vie, enfin, rompt avec le temps. Chacune, le ciel soutenu par ses paumes, ressentait le poids de la transparence et le vide que ses doigts avaient toujours voulu offrir. Mais le ciel grossissait à vue d’œil. Il avait maintenant la taille d’une cithare, une viole, un clavecin, et s’enracinait, debout comme un arbre qui rêverait de l’opalescence du jade. Chacune des femmes aurait pu pincer l’une des cordes, s’amuser, s’étourdir, mais toutes s’abstinrent. Elles se levèrent et dans le miroir que leur offrait le ciel, elles virent chacune une même lyre traversée par une pluie de fils soyeux dont elles ressentirent la respiration en leurs entrailles.

La nuit revenue jouerait sur un luth sans corde. V. Et la nuit fut effroyable. Les nuages s’étaient soudés en une masse laiteuse et assassine qui pesait sur la cime des arbres et les toits et les chemins. Aucune pluie, aucun bruit, mais seule la menace par-dessus dont la respiration difficile inspirait la peur. Puis apparut cette forme. Vague et sans nom. Elle devint un relief plus distinct. On aurait dit un muscle, un mollet, un bras, une poitrine. Ce fut une crinière, un dos, une tête de cheval et, dans le silence de minuit, un hennissement terrible. Le vent déferlait sur le monde, entraînant dans une spirale de plus en plus large tous les mots gravés en mémoire, les projets, les ambitions et les petits bonheurs tranquilles. Personne ne fut épargné. La mort frappait et cognait, surprenant les uns, délivrant les autres. Le cheval piétinait les herbes, arrachant aux insectes les ailes et aux oiseaux les plumes, aux fleurs les pétales et aux mots les voyelles. Il n’y avait plus de do, ni de fa sur les partitions, plus de virgule, plus de vide où s’asseoir. La mort frappait et le cheval de vent frappait de même. On vit des cercueils noirs, des fossoyeurs, des bûchers et des pleureuses. Il y eut des chants et des présents, des sacrifices et des résignations. Et le vent toujours. Les hommes entrèrent dans les grottes et les bibliothèques, cherchant la formule, invoquant les étoiles. Puis ils firent l’amour encore et encore pour que la vie demeure et que le sang revienne. Ainsi fut ce dernier jour.

Le lendemain, au bord du fleuve, on aurait pu voir les radeaux.

Chacun d’eux emmène l’essentiel. Pas de vivres ni de trésors, point de fruits ou de minerais, d’armes ou de verroteries. Cliquetis sur fond de clapotis. Les voilà, poussés vers leur élément. Les voilà libres, dérivant aussitôt, frêles présences filant l’air comme d’autres la laine. Ils n’ont aucun regret, aucune crainte, emportant la seule richesse des planches inégales, des mâts et des toiles. Les voiles, les drapeaux, les cordages sont faits du plus précieux : du jonc des ruisseaux, des brindilles de pin tendresse, des rubans de cotonnades usées, des fils de soie, des petits mots de papiers découpés, coupés, troués, qui pointent et s’enroulent, se jettent dans le vide et se tendent. Ils portent la joie du voyage, se laissant porter par la mémoire d’une source que les anciens situent très haut et très loin dans la montagne, mais si puissante qu’elle a creusé la terre.

Le fleuve est le voyage, il n’y a pas d’océan dont parlent les légendes où chercher une ultime escale parce qu’il n’y a pas de port, ni là-bas, ni tout le long. Et pas davantage de traversée, mais des rives que les radeaux suivent. Ecrans sombres, partitions grises de musique, fenêtres sur l’illusion auxquelles leur mouvement juste répond.

Il n’y a pas de mort, l’eau en ces endroits n’est pas profonde et la boue, si douce en dessous. Le radeau trouble les reflets, déconstruit le monde, dénoue le fil. Le radeau va et là seul est son but. Les radeaux se suivent. On dirait des oiseaux au temps des migrations. Des augures. Sont-ils six ou douze, vont-ils donner l’endroit où planter le pieu, vont-ils désigner le centre ?

Le premier porte un peu de ciel dans les voiles, une arche, une plume, une touffe de cheveux qui déjà s’emmêlent, et une petite tente en nuages. Avant de quitter le village, il a hésité encore. Ne lui fallait-il pas, au moins, emporter la statue de terre crue qui le protégerait. Il l’a offerte au fleuve. Ne lui fallait-il pas couper des fleurs du jardin afin d’en faire don à la première escale ? Il ne s’arrêterait pas, c’était donc inutile. Longtemps, il a frémi à l’idée de quitter ses livres où tout était inscrit de l’univers et des hommes. Mais un jour, il a osé briser la reliure et libérer les feuillets. En déchirant au hasard le papier, les mots se sont échappés comme les graphes et les sons qui, parfois, revenaient vers lui pour s’accrocher au mât ou aux planches puis s’éloignaient à nouveau.

Le deuxième a la couleur des chemins d’Italie, de Californie et de Thaïlande. De lui émanent une chaleur nourricière et un parfum de campagne. Des drapeaux et des morceaux d’étoffes relient le sol aux extrémités des mâts et ceux-ci entre eux, tout le long d’un cordage jeté en pâture aux vents et aux noeuds incertains. On le dira insouciant mais il sait que, dans la cabane de papier blanc, posée à l’extrémité de la poupe, des rayons du soleil se sont accrochés.

Le troisième radeau sent la forêt et la roche. La cabane est plus longue et pesante. C’est un tunnel, une gorge, un passage vide de toute présence. Aux deux mâts de joncs ont été accrochées des toiles de lin que le moindre souffle traverse en élargissant peu à peu la trame. Il longe les plages mais alors que déjà, sur les rives, des hommes et des femmes s’apprêtent à l’accueillir, il repart emportant son secret. Chacun est intrigué, les chiens aboient à son passage, les aigles s’écartent. Que contient cette boule immense posée à l’avant ? On dirait un cordage. Rien en tout cas de visible. L’embarcation semble emporter du vide et le protège dans ses cordelettes emmêlées avec soin. Point de capitaine sous la tente, point de signe aux drapeaux. Certains murmurent qu’il transporte la trace d’un instant, le souffle d’une poussière. Ne les croyez plus.

Le dernier est plus petit que les autres. Les planches ont été disposées en croix et ses deux mâts ne portent aucune voile mais seulement des rubans de papier au bout de fils d’une finesse de verre. Il est porté, il est passage, il va comme s’il connaissait le fleuve mieux que les autres. Comme s’il se souvenait de la direction à prendre. En son centre et non plus aux extrémités, la tente de papier blanche ne porte pas l’or du soleil et aucun fragment de ciel, moins encore de nuage. Mais elle s’était enroulée sur elle-même, maladroitement retenue au sol par un petit tas de bois rougi de terre. Quelque chose s’est endormi en elle. Quelque chose s’est apaisé dans l’âme du radeau blanc.VI. Elle prépara la couche du chien puis veilla à ce que l’eau des oiseaux soit claire. Elle éplucha les fruits, les coupa en petits morceaux puis les déposa dans une coupe. Elle monta quelques marches, ouvrit la porte de la chambre, s’approcha du lit et remonta la couverture sur l’épaule nue de l’enfant. Depuis longtemps, elle ne voyait plus de différence entre préparer un repas, aimer la vie et lire un poème. Elle écrivait beaucoup et envoyait désormais à tous ses amis oiseaux, brins d’herbe et humains, des messages en forme de signes noirs et d’autres blancs qu’elle lançait du haut d’une échelle. Parfois, pendant quelques secondes, ils restaient verticaux et on aurait dit qu’il s’agissait de personnages, peut-être même des magiciens avec, par-dessus leur tête, d’immenses coiffes. Parfois, elle les plantait dans le sol ou les accrochait aux branches des arbres. Ils ressemblaient alors à des signes calligraphiés dont on aurait voulu prononcer le nom. Mais il n’y avait pas de nom à donner, seulement des morceaux de bois et de papier qu’elle avait découpés et noués. Le monde lui avait donné un nom : elle était l’artiste. Elle vivait le plus clair de son temps sur un radeau dont elle ne dirigeait pas le voyage même si elle avait acquis la certitude d’être à sa place en cet endroit flottant.

Patiemment et pendant de longues heures, elle avait construit, autour du mât qui ne servait plus qu’à hisser des signaux, une cabane sans fenêtre et sans toit. Seule, une petite échancrure lui permettait de sortir, mettre pied à terre pour déposer ses offrandes et faire de chacune de ses occupations une pratique noble. Puis, elle rejoignait son observatoire. Au cœur de cet espace auquel personne n’avait accès, elle vivait avec elle-même dans une pièce vide dont les parois laissaient filtrer air et lumière. C’est là qu’elle rencontrait le silence. Elle l’écoutait.

A l’abri, portée par le fleuve, elle le regardait longuement et l’entendait désormais lui répondre. Le silence, elle avait cru déjà l’apercevoir lorsque tout enfant, elle s’était introduite par une crevasse dans l’écorce, au coeur du grand hêtre rouge. Le silence de la bibliothèque l’avait révélée à elle-même. Elle l’avait cru contenu dans les ouvrages alignés mais plus tard, elle l’avait retrouvé, souvent par hasard, au bord d’un large paysage ou sur la table de la cuisine. Le silence l’avait poursuivie parfois en des lieux qu’elle aurait aimé ne jamais rencontrer car il est des heures où les mots eux-mêmes, sans force, n’ont d’autre alternative que de rejoindre le non-dit. L’enfant déjà, l’adolescente ensuite puis la mère avaient deviné l’indicible unité du monde que protège le point final d’un texte ou d’un discours. L’artiste s’en était souvenue. L’intuition n’attend pas le savoir. Et l’intuition l’avait guidée depuis dans la voie des gestes simples dont la répétition même garantit la valeur autant qu’ils la guidaient sûrement à l’épi-centre d’elle-même et de l’univers. Grâce à eux, elle avait pu se détacher des bruits inutiles que font les notes lorsqu’elles s’agrippent aux partitions et les lettres lorsqu’elles débordent des lignes horizontales.

Mais le silence qu’elle venait de rencontrer dans son observatoire de papier était plus grand encore. Il possédait tous les livres et toutes les langues du monde, tous les savoirs écrits et tous les signes inscrits, les figures dessinées et les rêves déposés en images. Il avait même emporté les étoiles et la mort, la poussière et le temps. Il n’avait plus besoin de marcher ou de voler, de plonger au fond des eaux ou de rejoindre le bleu de l’infini. Il était une perle sombre qui s’offrait à elle. Elle s’offrit à lui:

« Au milieu du silence, un mot m’a été dit » (M. Eckhart).



Anne de Bodt par Guy Gilsoul

I. Anne s’est agenouillée. Comme chaque après-midi, l’enfant retrouve, à l’ombre du grand hêtre rougeoyant du jardin familial, ce même coin d’herbes rases tiédies par le soleil d’été. Les rosiers alignés, les touffes d’iris bleus et les haies de buis bien taillés guident et parfument ses rêveries solitaires. Sous la robe légère, la vie s’est ralentie, étirant l’immobilité apparente en d’innombrables entrelacs. En surface, la cotonnade frissonne. Dans les yeux clairs de la petite fille s’est lovée la crainte comme l’abeille dans la fleur et ses mains tendues qui ne cueillent ni n’effleurent, demeurent suspendues au seul désir porté jusqu’aux extrémités des doigts : offrir. Or, la petite fille, la bouche fermée, sait qu’elle n’offre que du vide et, avec lui, sa transparence. Quelle légèreté d’être. Quelle insouciance dans cette appréhension. Son regard lui-même pourrait-il troubler la nidification des boutons d’or et des pâquerettes, du mouron des oiseaux et des trèfles blancs dont elle ignore tout sinon qu’ils viennent du vent et peut-être de loin ? « Si j’avais des ailes, si je pouvais voler, songe-t-elle, je ne blesserais pas la terre ». Comme elle aimerait partager avec les fourmis et les papillons, les suivre dans leurs travaux domestiques, devenir leur amie. Alors, elle cherche ses mots comme l’oiseau des brindilles, de la mousse, du papier, et entrouvre les lèvres.

Comment t’appelles-tu ?

L’amitié commence toujours de cette façon. Les hommes d’Afrique et d’Orient, du Nord et du grand Ouest ont ainsi inventé mille et mille mots pour découvrir l’amitié du monde. Et, chaque jour levant apportait son lot de mots nouveaux. Les mots s’ajoutaient aux mots et de bouche à oreille, ils passaient de l’instant à la durée, empruntant la voie des fleuves, des océans et des nuages. De mots en îles et de marées en phrases, l’univers hors d’haleine inventa les points et les virgules, les accents parfois circonflexes, souvent graves. La voix porta la main et celle-ci l’outil qui, sur la roche ou le sol, inscrivit les mots en forme de rêves. L’humanité jardinait.

Autour du feu des connaissances, les hommes chantèrent les mots en soufflant sur la braise jusqu’aux heures des cendres. Il y eut un soir. Puis il y eut un matin. Et l’heure bleue, toute en peurs, mit les mots sur orbite. Les mots partirent en fumée. Alors, afin de ne pas perdre les brindilles du jardin clos, l’homme brûla le fusain, gratta la pierre noire de la montagne, mêla l’huile grasse à l’ocre écrasée, chauffa les pigments et se mit à écrire la sagesse des brins d’herbe que la petite fille observait. Elle regardait les pages de son coin de verdure.

Depuis un moment, elle rêvait de signes nez en l’air, voltigeant tête en bas, culbutant d’autres signes, trouant les nuages, dressant les oreilles. Elle imaginait les signes enfouis au cœur des pétales de l’iris emportés la veille par un vent d’orage. Elle rêvait d’écrire à l’encre de pollen, aux premiers signes étamines alignés en désordre sur la première page d’un livre qu’elle pourrait un jour offrir aux plantes, aux insectes et à l’arbre, si près d’elle.

Page pétale, feuille d’écriture.

Anne souriait. De feuillets en livres, s’épaississait l’écorce de l’arbre. Mots de sève blonde, phrases enroulées, chapitres articulés, inaccessibles couronnes de feuilles rouges et solaires. Anne était si petite.

Elle approcha la main. Le tronc était chaud et doux. Elle le caressa, glissant les doigts sur la surface irrégulière sous laquelle les pages se pressaient. Combien étaient-elles à décrire l’univers ? Combien de craquelures déjà dans le secret de ces écritures emprisonnées et ces dos muets desquels, çà et là, s’écoulaient des perles liquides ? Parcourant d’Est en Ouest le territoire de l’écorce, la petite fille sentait aussi les failles, noires et profondes dans lesquelles elle devinait d’autres lieux, plus vastes et silencieux. Elle était si petite qu’à l’instant d’une inattention, elle disparut. Et la voilà au cœur du hêtre rouge, entourée par mille et mille écorces alignées selon un ordre précis qui disaient les ans et les curiosités. Des livres fermés émanait une lueur dorée et même, à un endroit, une partie de ciel bleu et matinal. Elle reconnut le tracé d’une architecture, une verrière, un arc, une nef majestueuse, un nid d’oiseau, la tête d’un pharaon d’Egypte, l’œil dans un visage étrusque. Les livres formaient des rues et des cités, des remparts contre le désert, des paysages noués les uns aux autres par des fils de soie qui tissaient la mémoire. L’arbre était une bibliothèque.

Au dehors, il y eut un éclair. Puis un coup de tonnerre. Assise au milieu de son coin d’herbes rases, Anne sursauta, tourna son doux visage vers la maison puis vers son hêtre rouge. Il était toujours là, doux comme le vent. Plus tard, le chêne du jardin des crépuscules et le pin de San Pablo, les arbres du lac Inle et ces autres, poutres assemblées du temple de Pattoya-Lakhna, la rassureraient de même. Mais un signal avait été donné. Un jour peut-être s’agirait-il de ralentir le rythme des mots et des forêts de connaissance. Un jour peut-être assisterait-elle à la métamorphose des arbres en roches, écoutant, au bord des abîmes et au creux des vallées, l’écho des chants anciens inscrits en signes cunéiformes ou en idéogrammes chinois. Laisser être. Laisser advenir. Talking stones.

La petite fille était devenue femme. Depuis la bibliothèque de la maison, elle regardait l’un de ses fils, assis dans un coin d’herbe. La crainte dans les yeux, il rêvait de voler afin de ne point blesser la terre. II. C’était l’été des pages brûlées et des rivières à sec qu’un sillon d’ombres rappelait. Le voyageur s’était levé tôt. Point de nuages, pas d’arbre, la campagne s’étendait, ocrée, jusqu'à l’horizon. Le texte soulevé de terre féconde projetait les signes noirs hors des horizontales faites pour les contenir. A d’autres les surfaces planes des feuillets d’écriture et les lignes parallèles où les jambages s’écorchent autant que les certitudes. Au fil des teintes solaires, s’étaient glissés, subrepticement d’abord puis avec plus d’insistance, des rythmes inattendus laissant la part belle aux silences. Intraduisible rumeur aux infinies radicelles.

Le marcheur entendait l’écho de ses bottines sur le chemin qui le menait à l’autre page en aspirant le bruit de l’air des premières heures du jour comme il avait goûté, la veille, au vin du repas. Se souvenait-il des mots de la bonne aubergiste ? Certains lui revenaient. D’autres se cachaient dans l’oubli qui n’est jamais fortuit. Il les cherchait comme on va à la pêche, les ramenait frétillants dans le filet de sa Mnémosyne intérieure mais il les savait condamnés, orphelins de tous ces autres restés cachés.

Il venait d’atteindre un dernier phonème, tourna la page, découvrit un nouveau paysage, tout aussi doré, tout aussi marqué de signes nocturnes et de phrases amputées qu’il aligna mentalement, entre un nuage et un fragment de carte géographique. Le marcheur s’était assis.

Il but puis se caressa les lèvres du revers de la main. L’air était chaud déjà, la journée serait belle. Au loin, des oliviers aux feuilles argentées, des bosquets de chêne liège, des champs brûlés, noirs de promesses. Il avait déjà oublié le visage de la vieille aubergiste. Restait une forme vague, même pas une couleur, une silhouette voûtée, un tablier à motifs fleuris et une parole. « Que disait-elle de si juste ? » Elle avait couvert la table d’une nappe blanche, lisse et usée, raccommodée par endroits. Elle avait posé le bol et le verre et la bouteille de vin. Puis le pain qu’elle avait tranché devant lui, avec une précision et une lenteur qui lui avaient fait chaud au cœur. Elle faisait tout cela en parlant d’une voix claire et douce. On aurait dit une prière.

Mais que lui avait-elle dit ?

Elle avait sans doute évoqué le temps, décrit le travail aux champs, commenté les qualités de ses enfants dont l’un était d’une santé fragile et du chien usé d’avoir trop dormi.

Seules des bribes lui revenaient en mémoire, étirées comme autant de messages tressés sur des bandelettes fragiles, interrompus comme pour mieux signifier la limite imposée par le point final, la pause, la petite mort du sens auquel succède parfois la naissance de l’esprit. Fils fragiles, noeuds incertains.

Le marcheur but encore une gorgée d’eau. Elle avait la saveur des sources. Il en but une seconde, laissant quelques gouttes s’échapper de ses lèvres et rejoindre son cou. En levant les yeux, il fixa un arbre planté et sauvage au milieu de nulle part, tache dans l’ordonnance, lieu béni du regard. Il se leva, s’en approcha, et plutôt que d’y chercher l’ombre, s’arrêta à quelque distance et ressentit la force des branches, la sève au dedans et leur inexorable désir. Elles étaient comme lui, de la race des marcheurs. C’est alors qu’il vit, rampant sur l’une d’elles, redressant parfois la tête puis poursuivant sa route, une petite chenille. Jusqu’ici, il croyait aux mots immobiles, figés par le savoir et soumis aux signes qui les désignaient. Or, la petite chenille, anonyme passagère d’une branche et du temps qui lui était compté, grignotait le contour net de sa trajectoire en défiant les lettres au fil de leur apparition. Elle le menait au papillon contenu, enveloppé encore et, par ondulations successives, conduisait le marcheur aux porches des mots bleus et ocre, là où, par battements d’ailes, leur sonorité seule fait sens. Il n’y avait plus devant lui ni champ, ni bocage, ni colline, mais des draps de terre pour protéger les corps fatigués, des tapis volants pour emmener les oiseaux, des drapeaux de prière à offrir aux alizés.

Et le marcheur repartit, franchissant d’autres lieux écrits, des ponts et des virgules pour s’arrêter enfin au bord d’un lac lisse d’eau glacée qui aspirait le ciel. Il y plongea les mains en provoquant des remous d’où surgissaient maintenant des notes de musique, des si et des fa en bémol, sol la mi ré do. Puis du sac en toile de jute qu’il portait en bandoulière, il retira une petite boîte de bois précieux et en sortit la chenille, captive, Belle au Bois dormant. Elle était douce comme l’herbe quoiqu’un peu frivole. Il choisit pour elle un arbrisseau étrangement duveteux, l’y coucha sur une des branches et l’embrassa d’une parole qu’aucun écrit n’aurait pu traduire. Après lui avoir souhaité bonne chance, il la regarda petite boule d’abord, s’étirant ensuite. Il aurait pu l’observer longuement, chanter pour elle, s’endormir non loin, espérer la retrouver le lendemain au bout du fil transparent qui la menait à la terre, mais la chenille soudainement disparut dans un grand éblouissement. C’était une lumière foudroyante, entre toutes les branches, une blancheur excessive.

Le marcheur repartit. Bientôt, il ne fut qu’un petit point noir devant une haute montagne. Dans le ciel, un papillon riait de le voir « sur les rochers et les pierres inégales, sautant par-dessus les précipices comme le vent ondoyant sur la plaine... ». (Hakuin. Maître Zen).III. Poussé par un battement d’ailes, le grain de poussière chevauchait un air grisé et alourdi. Il cherchait un coin où soupirer, un interstice où se réchauffer aux autres grains, ses compagnons. Il cherchait l’ombre, une bouche peut-être, un lieu d’autre lumière. Son désir n’était pas laboureur même s’il aimait la terre en ses gestes simples. Il était une comète sans trajectoire précise, souriant aux hasards, riche d’être sans poids. Ses déplacements ouatés entre les vides l’aspirant puis le refoulant, le distillaient plus qu’ils ne l’épuisaient. De son corps illusoire qui lui servait de lettre de noblesse, de carte de visite et de faire-part, il s’était débarrassé. Si on avait pu l’observer de plus près, mais à cet exercice, nul n’était capable, on aurait vu combien il était dépourvu de muscles, combien il n’était soutenu par aucun os. Le grain de poussière avait plus justement l’apparence d’une aile noire, un voile gonflé que les pépites de soleil, alors s’amusaient à capturer puis relâchaient. Mais une aile minuscule à laquelle, toujours, manquait un port d’attache, un talon peut-être. Une aile qui ne battait pas mais s’ouvrait, s’étendait, se tendait parfois puis tournait sur elle-même, faisait le gros dos, se courbait, se cambrait et s’étirait en autant de figures calligraphiées.

Le grain pouvait prendre toutes les formes d’un alphabet qui n’appartenait qu’à lui. La poussière pourtant souriait à son destin. Elle rampait, le plus souvent, visitant les entrailles, le foie et le cœur des maisons où elle était chez elle et dont elle voulait tout connaître pour ne point regretter, plus tard, son envol. Car, un jour, elle s’envolerait définitivement pour ne plus revenir, comme le parfum des fleurs. Elle s’évaporerait.

Un matin, donc, elle se laissa emporter, tranquille, attentive, silencieuse. Si on avait pu s’approcher d’elle sans la toucher, sans même provoquer autour d’elle des tourbillons et des marées, on aurait pu la suivre et, à ses côtés, emprunter la voie invisible d’une pente douce qui, peu à peu, s’écartait de la terre. La poussière était une paupière mi-close, un miroir concave dont les rayons convergeaient vers un grain de poussière, un point noir infiniment plus petit encore qu’elle désirait rejoindre. La poussière plongea dans un bain de poussières. Le grain regardait autour de lui. De toutes parts, les murs translucides semblaient faits de fines lamelles superposées, souples comme des ailes ou des feuilles de papier retenues les unes aux autres par de petits fils de soie blanche et qui, par endroits, chaque fois inattendus, s’ouvraient en petites fenêtres tremblantes et lumineuses. On y voyait passer des nuages, des confidences, des paroles anciennes venues de Chine ou du Pérou, des pétales aussi et même le plus souvent.

Le grain de poussière progressait. Au bout de ces murs, il crut apercevoir un porche jaune et, à ses côtés, un autre, bleu. Il choisit le second, le traversa et fut aspiré par une fenêtre plus large. Il y avait une lune, deux, trois lunes pleines et blanches et d’autres planètes grises ou d’encre. Il y avait une femme très belle, égyptienne princesse, et des cheveux d’ange, de longues lettres patientes et de petits rectangles en partance. Puis il y eut du blanc, beaucoup de cette blancheur qui ne peut naître que dans les ombres. Et d’autres fenêtres encore, certaines usées jusqu'à la corde, d’autres très étroites. On aurait plutôt dit des portes, des fissures dans la pâleur qui laissait entrevoir un arbre baigné de lumières. Puis il y eut de l’or, plus rien que de l’or, traversé par des souffles et d’autres fleurs dont les pétales translucides étaient portés par l’allégresse. Au cours de son voyage, la poussière avait alourdi ses ailes, riches désormais de mille et une graines de soleil.

Un petit grain d’or se posa au cœur d’une large fleur blanche qui envahissait la page.

Il avait une aile, accrochée au talon. IV. Elles étaient douze. Douze sentinelles à se partager les douze portails de la terre qu’une antique loi avait plantés sur les continents et les mers avant que l’homme ne songe à garder le feu. Elles portaient toutes le même nom, Instant, et ne se distin

uaient l’une de l’autre que par d’infimes variations dans le costume, dues aux pluies ou aux glaces, aux tempêtes ou aux sécheresses rencontrées. Car, avant de trouver leur place, elles avaient marché, traversé les landes et les hauts plateaux, dormi dans les grottes et erré sous les étoiles dont elles avaient suivi les lentes et inexorables métamorphoses. Il y eut un solstice puis un équinoxe. Et ainsi, infiniment, avec, en partage, un soleil et une lune, un astre brillant que la terre engloutissait, un autre pâle qui, en certaines contrées traversées, prenait l’allure d’une barque.

Elles avaient eu des fils et des filles, des fils encore et des filles à qui elles avaient appris le secret des moissons. Sans se concerter, chacune, en se rendant à la rivière, avait coupé des joncs qu’au bord de l’eau, elles avaient noué avec tant d’adresse qu’au crépuscule, elles avaient tressé un récipient dans lequel elles déposeraient plus tard les légumes, le pain et les fruits.

Mais auparavant, elles observaient leur œuvre, voyant dans la méthode de ces entrecroisements, une similitude avec cette réalité des changements réguliers qu’elles avaient appris à observer dans la nature et leur corps. Avec de longues tiges souples, elles firent ainsi d’autres bols, d’autres paniers. Elles apprirent à filer la laine et à tisser en quadrillant l’espace sur lequel les rouges et les jaunes, les bruns et les bleus se chevauchaient de minutes en minutes puis de jours en jours, laissant aux seules nuits le soin de renouer avec les rêves d’un espace sans limite. Le temps appartenait désormais aux douze premières femmes. Leur habileté à distribuer les durées en cycles réguliers leur donna une confiance qui brava même la tristesse. Lorsque la mort survenait au foyer, elles couvraient le défunt de couvertures chaudes sur lesquelles elles avaient tissé des figures de jaguars et de serpents, des formes géométriques et, allez savoir pourquoi, de petits signes indéchiffrables, jetés en pâture à la trame monochrome. Lorsqu’elles eurent rempli la terre de leurs mesures nouées l’une à l’autre, elles sentirent pourtant une grande fatigue. C’est alors qu’elles trouvèrent chacune, en douze coins éloignés l’un de l’autre, un même cadre de pierre. Le portail se dressait au sommet d’une montagne qu’aucun homme n’aurait pu rejoindre. Elles décidèrent d’en devenir les gardiennes.

Depuis, la terre tournait et le soleil et de même la lune, la plus pressée. Douze heures le jour, douze heures la nuit. Autour d’elles, dans les villages bien plus bas, les hommes et les femmes construisaient des temples et des maisons, des ponts et des routes. On oublia la sagesse des douze Instants.

Puis vint la pluie, chaude là, glacée ailleurs, mais très abondante. La terre, autour des portiques, prit d’abord une brillance sombre puis l’eau se fit plus profonde, miroir tremblant où chacune des douze sentinelles découvrit en elle le mirage qu’elle portait.

Lorsque vint l’aurore, elles s’étaient retrouvées et, dans un même élan, elles se fondèrent l’une à l’autre en une seule et haute géométrie translucide, immatérielle, à peine parfumée, riche d’une mémoire qu’aucun regret, aucune ambition ne venait alourdir. C’était une architecture de verre, tissée dans le papier, un miroir rejetant loin derrière celui qui s’en approchait les strates des conquêtes, les rides de la peur et l’illusion. C’était une femme aux yeux clairs, les bras tendus qui ne savaient qu’offrir.

C’est alors que le ciel s’ouvrit, bleu perlé de bleus, voilage tremblant en bandes fines d’azurite, de cobalt et de lumières adoucies qu’ombraient d’étroits filets blanchâtres. Des chants d’oiseaux piquetaient les coloris en de petits trous noirs qui s’accrochaient aux partitions du vide puis s’échappaient au dehors en chevelures légères, mèches rebelles, touffes natives. La matière s’en était allée laissant au ciel le soin de célébrer les noces de l’air et de la lumière. Le ciel renfermait l’instant et celui-ci ne réclamait plus la parole. Seul, un chant de femme l’accompagnait afin d’échapper à l’effroi glacé. Combien d’années dura la prière ? Combien de danses, combien de murmures ?

Mais après, le ciel se redressa et dans sa verticalité retrouvée, hissa peu à peu le soleil et avec lui, les matins, les midis et les soirs. Alors, le temps ainsi ressourcé par la contemplation du ciel, porta au loin des voix aiguës qui s’enfonçaient en comètes rouges, jaunes et vertes dans le cosmos alors que d’autres, plus graves, faisaient vibrer les cordes tendues entre deux branches d’azur.

Douze femmes prirent le ciel en main, le caressèrent. La première songea à l’oiseau qu’elle avait tenu dans la paume. La deuxième aux pétales glissant entre ses doigts, la troisième aux pages d’un livre. Chacune rêvait à l’un de ces moments de grâce où la vie, enfin, rompt avec le temps. Chacune, le ciel soutenu par ses paumes, ressentait le poids de la transparence et le vide que ses doigts avaient toujours voulu offrir. Mais le ciel grossissait à vue d’œil. Il avait maintenant la taille d’une cithare, une viole, un clavecin, et s’enracinait, debout comme un arbre qui rêverait de l’opalescence du jade. Chacune des femmes aurait pu pincer l’une des cordes, s’amuser, s’étourdir, mais toutes s’abstinrent. Elles se levèrent et dans le miroir que leur offrait le ciel, elles virent chacune une même lyre traversée par une pluie de fils soyeux dont elles ressentirent la respiration en leurs entrailles.

La nuit revenue jouerait sur un luth sans corde. V. Et la nuit fut effroyable. Les nuages s’étaient soudés en une masse laiteuse et assassine qui pesait sur la cime des arbres et les toits et les chemins. Aucune pluie, aucun bruit, mais seule la menace par-dessus dont la respiration difficile inspirait la peur. Puis apparut cette forme. Vague et sans nom. Elle devint un relief plus distinct. On aurait dit un muscle, un mollet, un bras, une poitrine. Ce fut une crinière, un dos, une tête de cheval et, dans le silence de minuit, un hennissement terrible. Le vent déferlait sur le monde, entraînant dans une spirale de plus en plus large tous les mots gravés en mémoire, les projets, les ambitions et les petits bonheurs tranquilles. Personne ne fut épargné. La mort frappait et cognait, surprenant les uns, délivrant les autres. Le cheval piétinait les herbes, arrachant aux insectes les ailes et aux oiseaux les plumes, aux fleurs les pétales et aux mots les voyelles. Il n’y avait plus de do, ni de fa sur les partitions, plus de virgule, plus de vide où s’asseoir. La mort frappait et le cheval de vent frappait de même. On vit des cercueils noirs, des fossoyeurs, des bûchers et des pleureuses. Il y eut des chants et des présents, des sacrifices et des résignations. Et le vent toujours. Les hommes entrèrent dans les grottes et les bibliothèques, cherchant la formule, invoquant les étoiles. Puis ils firent l’amour encore et encore pour que la vie demeure et que le sang revienne. Ainsi fut ce dernier jour.

Le lendemain, au bord du fleuve, on aurait pu voir les radeaux.

Chacun d’eux emmène l’essentiel. Pas de vivres ni de trésors, point de fruits ou de minerais, d’armes ou de verroteries. Cliquetis sur fond de clapotis. Les voilà, poussés vers leur élément. Les voilà libres, dérivant aussitôt, frêles présences filant l’air comme d’autres la laine. Ils n’ont aucun regret, aucune crainte, emportant la seule richesse des planches inégales, des mâts et des toiles. Les voiles, les drapeaux, les cordages sont faits du plus précieux : du jonc des ruisseaux, des brindilles de pin tendresse, des rubans de cotonnades usées, des fils de soie, des petits mots de papiers découpés, coupés, troués, qui pointent et s’enroulent, se jettent dans le vide et se tendent. Ils portent la joie du voyage, se laissant porter par la mémoire d’une source que les anciens situent très haut et très loin dans la montagne, mais si puissante qu’elle a creusé la terre.

Le fleuve est le voyage, il n’y a pas d’océan dont parlent les légendes où chercher une ultime escale parce qu’il n’y a pas de port, ni là-bas, ni tout le long. Et pas davantage de traversée, mais des rives que les radeaux suivent. Ecrans sombres, partitions grises de musique, fenêtres sur l’illusion auxquelles leur mouvement juste répond.

Il n’y a pas de mort, l’eau en ces endroits n’est pas profonde et la boue, si douce en dessous. Le radeau trouble les reflets, déconstruit le monde, dénoue le fil. Le radeau va et là seul est son but. Les radeaux se suivent. On dirait des oiseaux au temps des migrations. Des augures. Sont-ils six ou douze, vont-ils donner l’endroit où planter le pieu, vont-ils désigner le centre ?

Le premier porte un peu de ciel dans les voiles, une arche, une plume, une touffe de cheveux qui déjà s’emmêlent, et une petite tente en nuages. Avant de quitter le village, il a hésité encore. Ne lui fallait-il pas, au moins, emporter la statue de terre crue qui le protégerait. Il l’a offerte au fleuve. Ne lui fallait-il pas couper des fleurs du jardin afin d’en faire don à la première escale ? Il ne s’arrêterait pas, c’était donc inutile. Longtemps, il a frémi à l’idée de quitter ses livres où tout était inscrit de l’univers et des hommes. Mais un jour, il a osé briser la reliure et libérer les feuillets. En déchirant au hasard le papier, les mots se sont échappés comme les graphes et les sons qui, parfois, revenaient vers lui pour s’accrocher au mât ou aux planches puis s’éloignaient à nouveau.

Le deuxième a la couleur des chemins d’Italie, de Californie et de Thaïlande. De lui émanent une chaleur nourricière et un parfum de campagne. Des drapeaux et des morceaux d’étoffes relient le sol aux extrémités des mâts et ceux-ci entre eux, tout le long d’un cordage jeté en pâture aux vents et aux noeuds incertains. On le dira insouciant mais il sait que, dans la cabane de papier blanc, posée à l’extrémité de la poupe, des rayons du soleil se sont accrochés.

Le troisième radeau sent la forêt et la roche. La cabane est plus longue et pesante. C’est un tunnel, une gorge, un passage vide de toute présence. Aux deux mâts de joncs ont été accrochées des toiles de lin que le moindre souffle traverse en élargissant peu à peu la trame. Il longe les plages mais alors que déjà, sur les rives, des hommes et des femmes s’apprêtent à l’accueillir, il repart emportant son secret. Chacun est intrigué, les chiens aboient à son passage, les aigles s’écartent. Que contient cette boule immense posée à l’avant ? On dirait un cordage. Rien en tout cas de visible. L’embarcation semble emporter du vide et le protège dans ses cordelettes emmêlées avec soin. Point de capitaine sous la tente, point de signe aux drapeaux. Certains murmurent qu’il transporte la trace d’un instant, le souffle d’une poussière. Ne les croyez plus.

Le dernier est plus petit que les autres. Les planches ont été disposées en croix et ses deux mâts ne portent aucune voile mais seulement des rubans de papier au bout de fils d’une finesse de verre. Il est porté, il est passage, il va comme s’il connaissait le fleuve mieux que les autres. Comme s’il se souvenait de la direction à prendre. En son centre et non plus aux extrémités, la tente de papier blanche ne porte pas l’or du soleil et aucun fragment de ciel, moins encore de nuage. Mais elle s’était enroulée sur elle-même, maladroitement retenue au sol par un petit tas de bois rougi de terre. Quelque chose s’est endormi en elle. Quelque chose s’est apaisé dans l’âme du radeau blanc.VI. Elle prépara la couche du chien puis veilla à ce que l’eau des oiseaux soit claire. Elle éplucha les fruits, les coupa en petits morceaux puis les déposa dans une coupe. Elle monta quelques marches, ouvrit la porte de la chambre, s’approcha du lit et remonta la couverture sur l’épaule nue de l’enfant. Depuis longtemps, elle ne voyait plus de différence entre préparer un repas, aimer la vie et lire un poème. Elle écrivait beaucoup et envoyait désormais à tous ses amis oiseaux, brins d’herbe et humains, des messages en forme de signes noirs et d’autres blancs qu’elle lançait du haut d’une échelle. Parfois, pendant quelques secondes, ils restaient verticaux et on aurait dit qu’il s’agissait de personnages, peut-être même des magiciens avec, par-dessus leur tête, d’immenses coiffes. Parfois, elle les plantait dans le sol ou les accrochait aux branches des arbres. Ils ressemblaient alors à des signes calligraphiés dont on aurait voulu prononcer le nom. Mais il n’y avait pas de nom à donner, seulement des morceaux de bois et de papier qu’elle avait découpés et noués. Le monde lui avait donné un nom : elle était l’artiste. Elle vivait le plus clair de son temps sur un radeau dont elle ne dirigeait pas le voyage même si elle avait acquis la certitude d’être à sa place en cet endroit flottant.

Patiemment et pendant de longues heures, elle avait construit, autour du mât qui ne servait plus qu’à hisser des signaux, une cabane sans fenêtre et sans toit. Seule, une petite échancrure lui permettait de sortir, mettre pied à terre pour déposer ses offrandes et faire de chacune de ses occupations une pratique noble. Puis, elle rejoignait son observatoire. Au cœur de cet espace auquel personne n’avait accès, elle vivait avec elle-même dans une pièce vide dont les parois laissaient filtrer air et lumière. C’est là qu’elle rencontrait le silence. Elle l’écoutait.

A l’abri, portée par le fleuve, elle le regardait longuement et l’entendait désormais lui répondre. Le silence, elle avait cru déjà l’apercevoir lorsque tout enfant, elle s’était introduite par une crevasse dans l’écorce, au coeur du grand hêtre rouge. Le silence de la bibliothèque l’avait révélée à elle-même. Elle l’avait cru contenu dans les ouvrages alignés mais plus tard, elle l’avait retrouvé, souvent par hasard, au bord d’un large paysage ou sur la table de la cuisine. Le silence l’avait poursuivie parfois en des lieux qu’elle aurait aimé ne jamais rencontrer car il est des heures où les mots eux-mêmes, sans force, n’ont d’autre alternative que de rejoindre le non-dit. L’enfant déjà, l’adolescente ensuite puis la mère avaient deviné l’indicible unité du monde que protège le point final d’un texte ou d’un discours. L’artiste s’en était souvenue. L’intuition n’attend pas le savoir. Et l’intuition l’avait guidée depuis dans la voie des gestes simples dont la répétition même garantit la valeur autant qu’ils la guidaient sûrement à l’épi-centre d’elle-même et de l’univers. Grâce à eux, elle avait pu se détacher des bruits inutiles que font les notes lorsqu’elles s’agrippent aux partitions et les lettres lorsqu’elles débordent des lignes horizontales.

Mais le silence qu’elle venait de rencontrer dans son observatoire de papier était plus grand encore. Il possédait tous les livres et toutes les langues du monde, tous les savoirs écrits et tous les signes inscrits, les figures dessinées et les rêves déposés en images. Il avait même emporté les étoiles et la mort, la poussière et le temps. Il n’avait plus besoin de marcher ou de voler, de plonger au fond des eaux ou de rejoindre le bleu de l’infini. Il était une perle sombre qui s’offrait à elle. Elle s’offrit à lui:

« Au milieu du silence, un mot m’a été dit » (M. Eckhart).I. Anne s’est agenouillée. Comme chaque après-midi, l’enfant retrouve, à l’ombre du grand hêtre rougeoyant du jardin familial, ce même coin d’herbes rases tiédies par le soleil d’été. Les rosiers alignés, les touffes d’iris bleus et les haies de buis bien taillés guident et parfument ses rêveries solitaires. Sous la robe légère, la vie s’est ralentie, étirant l’immobilité apparente en d’innombrables entrelacs. En surface, la cotonnade frissonne. Dans les yeux clairs de la petite fille s’est lovée la crainte comme l’abeille dans la fleur et ses mains tendues qui ne cueillent ni n’effleurent, demeurent suspendues au seul désir porté jusqu’aux extrémités des doigts : offrir. Or, la petite fille, la bouche fermée, sait qu’elle n’offre que du vide et, avec lui, sa transparence. Quelle légèreté d’être. Quelle insouciance dans cette appréhension. Son regard lui-même pourrait-il troubler la nidification des boutons d’or et des pâquerettes, du mouron des oiseaux et des trèfles blancs dont elle ignore tout sinon qu’ils viennent du vent et peut-être de loin ? « Si j’avais des ailes, si je pouvais voler, songe-t-elle, je ne blesserais pas la terre ». Comme elle aimerait partager avec les fourmis et les papillons, les suivre dans leurs travaux domestiques, devenir leur amie. Alors, elle cherche ses mots comme l’oiseau des brindilles, de la mousse, du papier, et entrouvre les lèvres.

Comment t’appelles-tu ?

L’amitié commence toujours de cette façon. Les hommes d’Afrique et d’Orient, du Nord et du grand Ouest ont ainsi inventé mille et mille mots pour découvrir l’amitié du monde. Et, chaque jour levant apportait son lot de mots nouveaux. Les mots s’ajoutaient aux mots et de bouche à oreille, ils passaient de l’instant à la durée, empruntant la voie des fleuves, des océans et des nuages. De mots en îles et de marées en phrases, l’univers hors d’haleine inventa les points et les virgules, les accents parfois circonflexes, souvent graves. La voix porta la main et celle-ci l’outil qui, sur la roche ou le sol, inscrivit les mots en forme de rêves. L’humanité jardinait.

Autour du feu des connaissances, les hommes chantèrent les mots en soufflant sur la braise jusqu’aux heures des cendres. Il y eut un soir. Puis il y eut un matin. Et l’heure bleue, toute en peurs, mit les mots sur orbite. Les mots partirent en fumée. Alors, afin de ne pas perdre les brindilles du jardin clos, l’homme brûla le fusain, gratta la pierre noire de la montagne, mêla l’huile grasse à l’ocre écrasée, chauffa les pigments et se mit à écrire la sagesse des brins d’herbe que la petite fille observait. Elle regardait les pages de son coin de verdure.

Depuis un moment, elle rêvait de signes nez en l’air, voltigeant tête en bas, culbutant d’autres signes, trouant les nuages, dressant les oreilles. Elle imaginait les signes enfouis au cœur des pétales de l’iris emportés la veille par un vent d’orage. Elle rêvait d’écrire à l’encre de pollen, aux premiers signes étamines alignés en désordre sur la première page d’un livre qu’elle pourrait un jour offrir aux plantes, aux insectes et à l’arbre, si près d’elle.

Page pétale, feuille d’écriture.

Anne souriait. De feuillets en livres, s’épaississait l’écorce de l’arbre. Mots de sève blonde, phrases enroulées, chapitres articulés, inaccessibles couronnes de feuilles rouges et solaires. Anne était si petite.

Elle approcha la main. Le tronc était chaud et doux. Elle le caressa, glissant les doigts sur la surface irrégulière sous laquelle les pages se pressaient. Combien étaient-elles à décrire l’univers ? Combien de craquelures déjà dans le secret de ces écritures emprisonnées et ces dos muets desquels, çà et là, s’écoulaient des perles liquides ? Parcourant d’Est en Ouest le territoire de l’écorce, la petite fille sentait aussi les failles, noires et profondes dans lesquelles elle devinait d’autres lieux, plus vastes et silencieux. Elle était si petite qu’à l’instant d’une inattention, elle disparut. Et la voilà au cœur du hêtre rouge, entourée par mille et mille écorces alignées selon un ordre précis qui disaient les ans et les curiosités. Des livres fermés émanait une lueur dorée et même, à un endroit, une partie de ciel bleu et matinal. Elle reconnut le tracé d’une architecture, une verrière, un arc, une nef majestueuse, un nid d’oiseau, la tête d’un pharaon d’Egypte, l’œil dans un visage étrusque. Les livres formaient des rues et des cités, des remparts contre le désert, des paysages noués les uns aux autres par des fils de soie qui tissaient la mémoire. L’arbre était une bibliothèque.

Au dehors, il y eut un éclair. Puis un coup de tonnerre. Assise au milieu de son coin d’herbes rases, Anne sursauta, tourna son doux visage vers la maison puis vers son hêtre rouge. Il était toujours là, doux comme le vent. Plus tard, le chêne du jardin des crépuscules et le pin de San Pablo, les arbres du lac Inle et ces autres, poutres assemblées du temple de Pattoya-Lakhna, la rassureraient de même. Mais un signal avait été donné. Un jour peut-être s’agirait-il de ralentir le rythme des mots et des forêts de connaissance. Un jour peut-être assisterait-elle à la métamorphose des arbres en roches, écoutant, au bord des abîmes et au creux des vallées, l’écho des chants anciens inscrits en signes cunéiformes ou en idéogrammes chinois. Laisser être. Laisser advenir. Talking stones.

La petite fille était devenue femme. Depuis la bibliothèque de la maison, elle regardait l’un de ses fils, assis dans un coin d’herbe. La crainte dans les yeux, il rêvait de voler afin de ne point blesser la terre. II. C’était l’été des pages brûlées et des rivières à sec qu’un sillon d’ombres rappelait. Le voyageur s’était levé tôt. Point de nuages, pas d’arbre, la campagne s’étendait, ocrée, jusqu'à l’horizon. Le texte soulevé de terre féconde projetait les signes noirs hors des horizontales faites pour les contenir. A d’autres les surfaces planes des feuillets d’écriture et les lignes parallèles où les jambages s’écorchent autant que les certitudes. Au fil des teintes solaires, s’étaient glissés, subrepticement d’abord puis avec plus d’insistance, des rythmes inattendus laissant la part belle aux silences. Intraduisible rumeur aux infinies radicelles.

Le marcheur entendait l’écho de ses bottines sur le chemin qui le menait à l’autre page en aspirant le bruit de l’air des premières heures du jour comme il avait goûté, la veille, au vin du repas. Se souvenait-il des mots de la bonne aubergiste ? Certains lui revenaient. D’autres se cachaient dans l’oubli qui n’est jamais fortuit. Il les cherchait comme on va à la pêche, les ramenait frétillants dans le filet de sa Mnémosyne intérieure mais il les savait condamnés, orphelins de tous ces autres restés cachés.

Il venait d’atteindre un dernier phonème, tourna la page, découvrit un nouveau paysage, tout aussi doré, tout aussi marqué de signes nocturnes et de phrases amputées qu’il aligna mentalement, entre un nuage et un fragment de carte géographique. Le marcheur s’était assis.

Il but puis se caressa les lèvres du revers de la main. L’air était chaud déjà, la journée serait belle. Au loin, des oliviers aux feuilles argentées, des bosquets de chêne liège, des champs brûlés, noirs de promesses. Il avait déjà oublié le visage de la vieille aubergiste. Restait une forme vague, même pas une couleur, une silhouette voûtée, un tablier à motifs fleuris et une parole. « Que disait-elle de si juste ? » Elle avait couvert la table d’une nappe blanche, lisse et usée, raccommodée par endroits. Elle avait posé le bol et le verre et la bouteille de vin. Puis le pain qu’elle avait tranché devant lui, avec une précision et une lenteur qui lui avaient fait chaud au cœur. Elle faisait tout cela en parlant d’une voix claire et douce. On aurait dit une prière.

Mais que lui avait-elle dit ?

Elle avait sans doute évoqué le temps, décrit le travail aux champs, commenté les qualités de ses enfants dont l’un était d’une santé fragile et du chien usé d’avoir trop dormi.

Seules des bribes lui revenaient en mémoire, étirées comme autant de messages tressés sur des bandelettes fragiles, interrompus comme pour mieux signifier la limite imposée par le point final, la pause, la petite mort du sens auquel succède parfois la naissance de l’esprit. Fils fragiles, noeuds incertains.

Le marcheur but encore une gorgée d’eau. Elle avait la saveur des sources. Il en but une seconde, laissant quelques gouttes s’échapper de ses lèvres et rejoindre son cou. En levant les yeux, il fixa un arbre planté et sauvage au milieu de nulle part, tache dans l’ordonnance, lieu béni du regard. Il se leva, s’en approcha, et plutôt que d’y chercher l’ombre, s’arrêta à quelque distance et ressentit la force des branches, la sève au dedans et leur inexorable désir. Elles étaient comme lui, de la race des marcheurs. C’est alors qu’il vit, rampant sur l’une d’elles, redressant parfois la tête puis poursuivant sa route, une petite chenille. Jusqu’ici, il croyait aux mots immobiles, figés par le savoir et soumis aux signes qui les désignaient. Or, la petite chenille, anonyme passagère d’une branche et du temps qui lui était compté, grignotait le contour net de sa trajectoire en défiant les lettres au fil de leur apparition. Elle le menait au papillon contenu, enveloppé encore et, par ondulations successives, conduisait le marcheur aux porches des mots bleus et ocre, là où, par battements d’ailes, leur sonorité seule fait sens. Il n’y avait plus devant lui ni champ, ni bocage, ni colline, mais des draps de terre pour protéger les corps fatigués, des tapis volants pour emmener les oiseaux, des drapeaux de prière à offrir aux alizés.

Et le marcheur repartit, franchissant d’autres lieux écrits, des ponts et des virgules pour s’arrêter enfin au bord d’un lac lisse d’eau glacée qui aspirait le ciel. Il y plongea les mains en provoquant des remous d’où surgissaient maintenant des notes de musique, des si et des fa en bémol, sol la mi ré do. Puis du sac en toile de jute qu’il portait en bandoulière, il retira une petite boîte de bois précieux et en sortit la chenille, captive, Belle au Bois dormant. Elle était douce comme l’herbe quoiqu’un peu frivole. Il choisit pour elle un arbrisseau étrangement duveteux, l’y coucha sur une des branches et l’embrassa d’une parole qu’aucun écrit n’aurait pu traduire. Après lui avoir souhaité bonne chance, il la regarda petite boule d’abord, s’étirant ensuite. Il aurait pu l’observer longuement, chanter pour elle, s’endormir non loin, espérer la retrouver le lendemain au bout du fil transparent qui la menait à la terre, mais la chenille soudainement disparut dans un grand éblouissement. C’était une lumière foudroyante, entre toutes les branches, une blancheur excessive.

Le marcheur repartit. Bientôt, il ne fut qu’un petit point noir devant une haute montagne. Dans le ciel, un papillon riait de le voir « sur les rochers et les pierres inégales, sautant par-dessus les précipices comme le vent ondoyant sur la plaine... ». (Hakuin. Maître Zen).III. Poussé par un battement d’ailes, le grain de poussière chevauchait un air grisé et alourdi. Il cherchait un coin où soupirer, un interstice où se réchauffer aux autres grains, ses compagnons. Il cherchait l’ombre, une bouche peut-être, un lieu d’autre lumière. Son désir n’était pas laboureur même s’il aimait la terre en ses gestes simples. Il était une comète sans trajectoire précise, souriant aux hasards, riche d’être sans poids. Ses déplacements ouatés entre les vides l’aspirant puis le refoulant, le distillaient plus qu’ils ne l’épuisaient. De son corps illusoire qui lui servait de lettre de noblesse, de carte de visite et de faire-part, il s’était débarrassé. Si on avait pu l’observer de plus près, mais à cet exercice, nul n’était capable, on aurait vu combien il était dépourvu de muscles, combien il n’était soutenu par aucun os. Le grain de poussière avait plus justement l’apparence d’une aile noire, un voile gonflé que les pépites de soleil, alors s’amusaient à capturer puis relâchaient. Mais une aile minuscule à laquelle, toujours, manquait un port d’attache, un talon peut-être. Une aile qui ne battait pas mais s’ouvrait, s’étendait, se tendait parfois puis tournait sur elle-même, faisait le gros dos, se courbait, se cambrait et s’étirait en autant de figures calligraphiées.

Le grain pouvait prendre toutes les formes d’un alphabet qui n’appartenait qu’à lui. La poussière pourtant souriait à son destin. Elle rampait, le plus souvent, visitant les entrailles, le foie et le cœur des maisons où elle était chez elle et dont elle voulait tout connaître pour ne point regretter, plus tard, son envol. Car, un jour, elle s’envolerait définitivement pour ne plus revenir, comme le parfum des fleurs. Elle s’évaporerait.

Un matin, donc, elle se laissa emporter, tranquille, attentive, silencieuse. Si on avait pu s’approcher d’elle sans la toucher, sans même provoquer autour d’elle des tourbillons et des marées, on aurait pu la suivre et, à ses côtés, emprunter la voie invisible d’une pente douce qui, peu à peu, s’écartait de la terre. La poussière était une paupière mi-close, un miroir concave dont les rayons convergeaient vers un grain de poussière, un point noir infiniment plus petit encore qu’elle désirait rejoindre. La poussière plongea dans un bain de poussières. Le grain regardait autour de lui. De toutes parts, les murs translucides semblaient faits de fines lamelles superposées, souples comme des ailes ou des feuilles de papier retenues les unes aux autres par de petits fils de soie blanche et qui, par endroits, chaque fois inattendus, s’ouvraient en petites fenêtres tremblantes et lumineuses. On y voyait passer des nuages, des confidences, des paroles anciennes venues de Chine ou du Pérou, des pétales aussi et même le plus souvent.

Le grain de poussière progressait. Au bout de ces murs, il crut apercevoir un porche jaune et, à ses côtés, un autre, bleu. Il choisit le second, le traversa et fut aspiré par une fenêtre plus large. Il y avait une lune, deux, trois lunes pleines et blanches et d’autres planètes grises ou d’encre. Il y avait une femme très belle, égyptienne princesse, et des cheveux d’ange, de longues lettres patientes et de petits rectangles en partance. Puis il y eut du blanc, beaucoup de cette blancheur qui ne peut naître que dans les ombres. Et d’autres fenêtres encore, certaines usées jusqu'à la corde, d’autres très étroites. On aurait plutôt dit des portes, des fissures dans la pâleur qui laissait entrevoir un arbre baigné de lumières. Puis il y eut de l’or, plus rien que de l’or, traversé par des souffles et d’autres fleurs dont les pétales translucides étaient portés par l’allégresse. Au cours de son voyage, la poussière avait alourdi ses ailes, riches désormais de mille et une graines de soleil.

Un petit grain d’or se posa au cœur d’une large fleur blanche qui envahissait la page.

Il avait une aile, accrochée au talon. IV. Elles étaient douze. Douze sentinelles à se partager les douze portails de la terre qu’une antique loi avait plantés sur les continents et les mers avant que l’homme ne songe à garder le feu. Elles portaient toutes le même nom, Instant, et ne se distinguaient l’une de l’autre que par d’infimes variations dans le costume, dues aux pluies ou aux glaces, aux tempêtes ou aux sécheresses rencontrées. Car, avant de trouver leur place, elles avaient marché, traversé les landes et les hauts plateaux, dormi dans les grottes et erré sous les étoiles dont elles avaient suivi les lentes et inexorables métamorphoses. Il y eut un solstice puis un équinoxe. Et ainsi, infiniment, avec, en partage, un soleil et une lune, un astre brillant que la terre engloutissait, un autre pâle qui, en certaines contrées traversées, prenait l’allure d’une barque.

Elles avaient eu des fils et des filles, des fils encore et des filles à qui elles avaient appris le secret des moissons. Sans se concerter, chacune, en se rendant à la rivière, avait coupé des joncs qu’au bord de l’eau, elles avaient noué avec tant d’adresse qu’au crépuscule, elles avaient tressé un récipient dans lequel elles déposeraient plus tard les légumes, le pain et les fruits.

Mais auparavant, elles observaient leur œuvre, voyant dans la méthode de ces entrecroisements, une similitude avec cette réalité des changements réguliers qu’elles avaient appris à observer dans la nature et leur corps. Avec de longues tiges souples, elles firent ainsi d’autres bols, d’autres paniers. Elles apprirent à filer la laine et à tisser en quadrillant l’espace sur lequel les rouges et les jaunes, les bruns et les bleus se chevauchaient de minutes en minutes puis de jours en jours, laissant aux seules nuits le soin de renouer avec les rêves d’un espace sans limite. Le temps appartenait désormais aux douze premières femmes. Leur habileté à distribuer les durées en cycles réguliers leur donna une confiance qui brava même la tristesse. Lorsque la mort survenait au foyer, elles couvraient le défunt de couvertures chaudes sur lesquelles elles avaient tissé des figures de jaguars et de serpents, des formes géométriques et, allez savoir pourquoi, de petits signes indéchiffrables, jetés en pâture à la trame monochrome. Lorsqu’elles eurent rempli la terre de leurs mesures nouées l’une à l’autre, elles sentirent pourtant une grande fatigue. C’est alors qu’elles trouvèrent chacune, en douze coins éloignés l’un de l’autre, un même cadre de pierre. Le portail se dressait au sommet d’une montagne qu’aucun homme n’aurait pu rejoindre. Elles décidèrent d’en devenir les gardiennes.

Depuis, la terre tournait et le soleil et de même la lune, la plus pressée. Douze heures le jour, douze heures la nuit. Autour d’elles, dans les villages bien plus bas, les hommes et les femmes construisaient des temples et des maisons, des ponts et des routes. On oublia la sagesse des douze Instants.

Puis vint la pluie, chaude là, glacée ailleurs, mais très abondante. La terre, autour des portiques, prit d’abord une brillance sombre puis l’eau se fit plus profonde, miroir tremblant où chacune des douze sentinelles découvrit en elle le mirage qu’elle portait.

Lorsque vint l’aurore, elles s’étaient retrouvées et, dans un même élan, elles se fondèrent l’une à l’autre en une seule et haute géométrie translucide, immatérielle, à peine parfumée, riche d’une mémoire qu’aucun regret, aucune ambition ne venait alourdir. C’était une architecture de verre, tissée dans le papier, un miroir rejetant loin derrière celui qui s’en approchait les strates des conquêtes, les rides de la peur et l’illusion. C’était une femme aux yeux clairs, les bras tendus qui ne savaient qu’offrir.

C’est alors que le ciel s’ouvrit, bleu perlé de bleus, voilage tremblant en bandes fines d’azurite, de cobalt et de lumières adoucies qu’ombraient d’étroits filets blanchâtres. Des chants d’oiseaux piquetaient les coloris en de petits trous noirs qui s’accrochaient aux partitions du vide puis s’échappaient au dehors en chevelures légères, mèches rebelles, touffes natives. La matière s’en était allée laissant au ciel le soin de célébrer les noces de l’air et de la lumière. Le ciel renfermait l’instant et celui-ci ne réclamait plus la parole. Seul, un chant de femme l’accompagnait afin d’échapper à l’effroi glacé. Combien d’années dura la prière ? Combien de danses, combien de murmures ?

Mais après, le ciel se redressa et dans sa verticalité retrouvée, hissa peu à peu le soleil et avec lui, les matins, les midis et les soirs. Alors, le temps ainsi ressourcé par la contemplation du ciel, porta au loin des voix aiguës qui s’enfonçaient en comètes rouges, jaunes et vertes dans le cosmos alors que d’autres, plus graves, faisaient vibrer les cordes tendues entre deux branches d’azur.

Douze femmes prirent le ciel en main, le caressèrent. La première songea à l’oiseau qu’elle avait tenu dans la paume. La deuxième aux pétales glissant entre ses doigts, la troisième aux pages d’un livre. Chacune rêvait à l’un de ces moments de grâce où la vie, enfin, rompt avec le temps. Chacune, le ciel soutenu par ses paumes, ressentait le poids de la transparence et le vide que ses doigts avaient toujours voulu offrir. Mais le ciel grossissait à vue d’œil. Il avait maintenant la taille d’une cithare, une viole, un clavecin, et s’enracinait, debout comme un arbre qui rêverait de l’opalescence du jade. Chacune des femmes aurait pu pincer l’une des cordes, s’amuser, s’étourdir, mais toutes s’abstinrent. Elles se levèrent et dans le miroir que leur offrait le ciel, elles virent chacune une même lyre traversée par une pluie de fils soyeux dont elles ressentirent la respiration en leurs entrailles.

La nuit revenue jouerait sur un luth sans corde. V. Et la nuit fut effroyable. Les nuages s’étaient soudés en une masse laiteuse et assassine qui pesait sur la cime des arbres et les toits et les chemins. Aucune pluie, aucun bruit, mais seule la menace par-dessus dont la respiration difficile inspirait la peur. Puis apparut cette forme. Vague et sans nom. Elle devint un relief plus distinct. On aurait dit un muscle, un mollet, un bras, une poitrine. Ce fut une crinière, un dos, une tête de cheval et, dans le silence de minuit, un hennissement terrible. Le vent déferlait sur le monde, entraînant dans une spirale de plus en plus large tous les mots gravés en mémoire, les projets, les ambitions et les petits bonheurs tranquilles. Personne ne fut épargné. La mort frappait et cognait, surprenant les uns, délivrant les autres. Le cheval piétinait les herbes, arrachant aux insectes les ailes et aux oiseaux les plumes, aux fleurs les pétales et aux mots les voyelles. Il n’y avait plus de do, ni de fa sur les partitions, plus de virgule, plus de vide où s’asseoir. La mort frappait et le cheval de vent frappait de même. On vit des cercueils noirs, des fossoyeurs, des bûchers et des pleureuses. Il y eut des chants et des présents, des sacrifices et des résignations. Et le vent toujours. Les hommes entrèrent dans les grottes et les bibliothèques, cherchant la formule, invoquant les étoiles. Puis ils firent l’amour encore et encore pour que la vie demeure et que le sang revienne. Ainsi fut ce dernier jour.

Le lendemain, au bord du fleuve, on aurait pu voir les radeaux.

Chacun d’eux emmène l’essentiel. Pas de vivres ni de trésors, point de fruits ou de minerais, d’armes ou de verroteries. Cliquetis sur fond de clapotis. Les voilà, poussés vers leur élément. Les voilà libres, dérivant aussitôt, frêles présences filant l’air comme d’autres la laine. Ils n’ont aucun regret, aucune crainte, emportant la seule richesse des planches inégales, des mâts et des toiles. Les voiles, les drapeaux, les cordages sont faits du plus précieux : du jonc des ruisseaux, des brindilles de pin tendresse, des rubans de cotonnades usées, des fils de soie, des petits mots de papiers découpés, coupés, troués, qui pointent et s’enroulent, se jettent dans le vide et se tendent. Ils portent la joie du voyage, se laissant porter par la mémoire d’une source que les anciens situent très haut et très loin dans la montagne, mais si puissante qu’elle a creusé la terre.

Le fleuve est le voyage, il n’y a pas d’océan dont parlent les légendes où chercher une ultime escale parce qu’il n’y a pas de port, ni là-bas, ni tout le long. Et pas davantage de traversée, mais des rives que les radeaux suivent. Ecrans sombres, partitions grises de musique, fenêtres sur l’illusion auxquelles leur mouvement juste répond.

Il n’y a pas de mort, l’eau en ces endroits n’est pas profonde et la boue, si douce en dessous. Le radeau trouble les reflets, déconstruit le monde, dénoue le fil. Le radeau va et là seul est son but. Les radeaux se suivent. On dirait des oiseaux au temps des migrations. Des augures. Sont-ils six ou douze, vont-ils donner l’endroit où planter le pieu, vont-ils désigner le centre ?

Le premier porte un peu de ciel dans les voiles, une arche, une plume, une touffe de cheveux qui déjà s’emmêlent, et une petite tente en nuages. Avant de quitter le village, il a hésité encore. Ne lui fallait-il pas, au moins, emporter la statue de terre crue qui le protégerait. Il l’a offerte au fleuve. Ne lui fallait-il pas couper des fleurs du jardin afin d’en faire don à la première escale ? Il ne s’arrêterait pas, c’était donc inutile. Longtemps, il a frémi à l’idée de quitter ses livres où tout était inscrit de l’univers et des hommes. Mais un jour, il a osé briser la reliure et libérer les feuillets. En déchirant au hasard le papier, les mots se sont échappés comme les graphes et les sons qui, parfois, revenaient vers lui pour s’accrocher au mât ou aux planches puis s’éloignaient à nouveau.

Le deuxième a la couleur des chemins d’Italie, de Californie et de Thaïlande. De lui émanent une chaleur nourricière et un parfum de campagne. Des drapeaux et des morceaux d’étoffes relient le sol aux extrémités des mâts et ceux-ci entre eux, tout le long d’un cordage jeté en pâture aux vents et aux noeuds incertains. On le dira insouciant mais il sait que, dans la cabane de papier blanc, posée à l’extrémité de la poupe, des rayons du soleil se sont accrochés.

Le troisième radeau sent la forêt et la roche. La cabane est plus longue et pesante. C’est un tunnel, une gorge, un passage vide de toute présence. Aux deux mâts de joncs ont été accrochées des toiles de lin que le moindre souffle traverse en élargissant peu à peu la trame. Il longe les plages mais alors que déjà, sur les rives, des hommes et des femmes s’apprêtent à l’accueillir, il repart emportant son secret. Chacun est intrigué, les chiens aboient à son passage, les aigles s’écartent. Que contient cette boule immense posée à l’avant ? On dirait un cordage. Rien en tout cas de visible. L’embarcation semble emporter du vide et le protège dans ses cordelettes emmêlées avec soin. Point de capitaine sous la tente, point de signe aux drapeaux. Certains murmurent qu’il transporte la trace d’un instant, le souffle d’une poussière. Ne les croyez plus.

Le dernier est plus petit que les autres. Les planches ont été disposées en croix et ses deux mâts ne portent aucune voile mais seulement des rubans de papier au bout de fils d’une finesse de verre. Il est porté, il est passage, il va comme s’il connaissait le fleuve mieux que les autres. Comme s’il se souvenait de la direction à prendre. En son centre et non plus aux extrémités, la tente de papier blanche ne porte pas l’or du soleil et aucun fragment de ciel, moins encore de nuage. Mais elle s’était enroulée sur elle-même, maladroitement retenue au sol par un petit tas de bois rougi de terre. Quelque chose s’est endormi en elle. Quelque chose s’est apaisé dans l’âme du radeau blanc.VI. Elle prépara la couche du chien puis veilla à ce que l’eau des oiseaux soit claire. Elle éplucha les fruits, les coupa en petits morceaux puis les déposa dans une coupe. Elle monta quelques marches, ouvrit la porte de la chambre, s’approcha du lit et remonta la couverture sur l’épaule nue de l’enfant. Depuis longtemps, elle ne voyait plus de différence entre préparer un repas, aimer la vie et lire un poème. Elle écrivait beaucoup et envoyait désormais à tous ses amis oiseaux, brins d’herbe et humains, des messages en forme de signes noirs et d’autres blancs qu’elle lançait du haut d’une échelle. Parfois, pendant quelques secondes, ils restaient verticaux et on aurait dit qu’il s’agissait de personnages, peut-être même des magiciens avec, par-dessus leur tête, d’immenses coiffes. Parfois, elle les plantait dans le sol ou les accrochait aux branches des arbres. Ils ressemblaient alors à des signes calligraphiés dont on aurait voulu prononcer le nom. Mais il n’y avait pas de nom à donner, seulement des morceaux de bois et de papier qu’elle avait découpés et noués. Le monde lui avait donné un nom : elle était l’artiste. Elle vivait le plus clair de son temps sur un radeau dont elle ne dirigeait pas le voyage même si elle avait acquis la certitude d’être à sa place en cet endroit flottant.

Patiemment et pendant de longues heures, elle avait construit, autour du mât qui ne servait plus qu’à hisser des signaux, une cabane sans fenêtre et sans toit. Seule, une petite échancrure lui permettait de sortir, mettre pied à terre pour déposer ses offrandes et faire de chacune de ses occupations une pratique noble. Puis, elle rejoignait son observatoire. Au cœur de cet espace auquel personne n’avait accès, elle vivait avec elle-même dans une pièce vide dont les parois laissaient filtrer air et lumière. C’est là qu’elle rencontrait le silence. Elle l’écoutait.

A l’abri, portée par le fleuve, elle le regardait longuement et l’entendait désormais lui répondre. Le silence, elle avait cru déjà l’apercevoir lorsque tout enfant, elle s’était introduite par une crevasse dans l’écorce, au coeur du grand hêtre rouge. Le silence de la bibliothèque l’avait révélée à elle-même. Elle l’avait cru contenu dans les ouvrages alignés mais plus tard, elle l’avait retrouvé, souvent par hasard, au bord d’un large paysage ou sur la table de la cuisine. Le silence l’avait poursuivie parfois en des lieux qu’elle aurait aimé ne jamais rencontrer car il est des heures où les mots eux-mêmes, sans force, n’ont d’autre alternative que de rejoindre le non-dit. L’enfant déjà, l’adolescente ensuite puis la mère avaient deviné l’indicible unité du monde que protège le point final d’un texte ou d’un discours. L’artiste s’en était souvenue. L’intuition n’attend pas le savoir. Et l’intuition l’avait guidée depuis dans la voie des gestes simples dont la répétition même garantit la valeur autant qu’ils la guidaient sûrement à l’épi-centre d’elle-même et de l’univers. Grâce à eux, elle avait pu se détacher des bruits inutiles que font les notes lorsqu’elles s’agrippent aux partitions et les lettres lorsqu’elles débordent des lignes horizontales.

Mais le silence qu’elle venait de rencontrer dans son observatoire de papier était plus grand encore. Il possédait tous les livres et toutes les langues du monde, tous les savoirs écrits et tous les signes inscrits, les figures dessinées et les rêves déposés en images. Il avait même emporté les étoiles et la mort, la poussière et le temps. Il n’avait plus besoin de marcher ou de voler, de plonger au fond des eaux ou de rejoindre le bleu de l’infini. Il était une perle sombre qui s’offrait à elle. Elle s’offrit à lui:

« Au milieu du silence, un mot m’a été dit » (M. Eckhart).